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Chez les primitifs


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Lucien Lévy-Bruhl (1938)

L’expérience mystique
et les symboles


CHEZ LES PRIMITIFS

Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay,

professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi

Courriel: jmt_sociologue@videotron.ca

Site web: http://pages.infinit.net/sociojmt
Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"

Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html


Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque

Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi

Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm


Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi à partir de :

Lucien Lévy-Bruhl (1938)


L’expérience mystique et les symboles
chez les Primitifs

Une édition électronique réalisée à partir du livre de Lucien Lévy-Bruhl (1930), L’expérience mystique et les symboles chez les Primitifs. Paris : Librairie Félix Alcan, 1938, 314 pages. Collec­tion Travaux de l’année sociologique.

Polices de caractères utilisée :
Pour le texte: Times, 12 points.

Pour les citations : Times 10 points.

Pour les notes de bas de page : Times, 10 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2001 pour Macintosh.


Mise en page sur papier format

LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)


Édition complétée le 22 février 2002 à Chicoutimi, Québec.

Table des matières


AVANT-PROPOS par Lucien Lévy-Bruhl

PREMIÈRE PARTIE : L'expérience mystique des primitifs



INTRODUCTION par Lucien Lévy-Bruhl
I. Y a-t-il une expérience proprement mystique ? - II. Les deux sortes d'expé­rience : leurs rapports. - III. Expériences mystiques typiques. - IV. L'expérience mystique diffuse et les mythes. - V. Le contact avec les morts. - VI. Les schèmes de l'expérience mystique. - VII. Expériences mystiques privilégiées. - VIII. Medicine-men et shamans.
CHAPITRE I. - Chance et magie
I. La chance révèle l'action de puissances invisibles. - II. Il y a du fortuit, mais il n'y a pas d'accident. - III. Technique magique en vue de prévenir la mauvaise chance. - IV. Moyens de s'assurer la chance dans les jeux, compétitions et sports. - Signification mystique du jeu de hasard.
CHAPITRE II. - L'insolite, expérience mystique.
I. Impression spécifique produite par l'apparition de l'insolite. II. L'insolite porte malheur, ensorcelle. - III. Caractère positif des termes qui le désignent. - IV. L'insolite et la catégorie affective du surnaturel. - V. Impression produite par l'insolite sur les animaux et les petits enfants. - VI. La réaction humaine à cette impression : sentiment de la présence d'une réalité autre.
CHAPITRE III. - Rêves et visions
I. Le rêve, expérience réelle, révélatrice. - II. La « vie de rêve » (dream-life), chez les Australiens, met en relation avec les êtres totémiques; ses rapports avec le mythe. - III. Faits analogues en Amérique du Nord. - IV. Divination par les rêves. - V. Rêves-visions; le contenu en est fourni par la tradition. - VI. Rapports entre les expériences mystiques et les croyances. - VII. Le rêve et la réalité du monde invisible.
CHAPITRE IV. - La présence des morts
I. Les morts continuent à vivre, mais a de l'autre côté de la passerelle ». - Il. Invisible, le mort reste tout près des siens, dans les premiers temps après son décès (Australie). - III. Faits semblables en Nouvelle-Guinée. - IV. En Nouvelle-Calédonie. - V. Relations avec les morts fixés dans leur nouveau séjour. - VI. Statut social des morts en Afrique noire, d'après M. DRIBERG.

DEUXIÈME PARTIE : Les symboles des primitifs

CHAPITRE V. - Nature et fonction des symboles.
I. En quoi les symboles des primitifs diffèrent des nôtres. - II. Ils expriment des partici­pations qui s'objectivent en eux. - III. La maxime Pars pro loto. - IV. Fonction symbolique des emplacements sacrés, en Australie. - V. Faits semblables en Amérique du Sud. - VI. Leur haute antiquité. - VII. Symboles de signification inconnue (Nouvelle-Guinée). - VIII. Symbo­les des morts : ne sont pas nécessairement des effigies. - IX. Les monolithes sur les tombes ou auprès d'elles. - X. Bâtons, poteries, symboles des morts en Afrique noire. - XI. Le symbole identifié au vivant ou au mort qu'il représente.
CHAPITRE VI. - Les modes d'action symboliques
I. Usage des symboles dans la pratique. - II. Actions exercées par le moyen de symboles-appartenances, - III. de symboles auxquels on a donné le nom des êtres sur qui l'on veut agir. - IV. Transfert de qualités : participations dirigées et limitées. - V. Exemples tirés de la magie agraire. - VI. Action symbolique impliquant une abstraction affective.
CHAPITRE VII. - La préfiguration symbolique
I. Rendre réel un événement désiré en le préfigurant. - II. Cette action symbolique impli­que l'interférence de l'expérience mystique et de l'expérience ordinaire. - III. Cas crucial : le traitement par succion ; le medicine-man y préfigure l'extraction de la maladie matérialisée. - IV. Simulation, mais non pas fraude. - V. Action symbolique par le moyen de formules : préfiguration orale. - VI. La formule prononcée rend dès à présent réel l'événement futur. - VII. La préfiguration symbolique doit son efficacité à une participation.

AVANT-PROPOS

Par Lucien Lévy-Bruhl



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Au seuil de ce livre, afin que l'on ne s'étonne pas de ne pas y trouver ce que je n'ai pas voulu y. mettre, il peut être utile d'en délimiter le sujet avec plus de précision que n'en comporte le litre. Je n'ai prétendu traiter de l'expérience mystique et des sym­boles chez les primitifs qu'en fonction de leur mentalité. Le problème posé est le suivant : Quels sont les caractères propres à celle expérience et à ces symboles, et l'explication ne doit-elle pas en être cherchée dans l'orientation mentale et le tour d'esprit des primitifs ?
Dans ce travail, suite naturelle des ouvrages précédents, je ne pouvais nie départir de la façon de formuler les questions ni de la méthode générale que j'ai observées jusqu'à présent. J'ai donc eu soin de ne pas prendre d'avance pour accordé que l'expérience mystique et les symboles soient, chez les primitifs, à peu de chose près, du type auquel nous sommes accoutumés dans nos civilisations occidentales. Je me suis efforcé, au contraire, de me garder de toute interprétation préalable, et en particulier de celle qui se trouve impliquée dans une altitude si spontanée qu'elle est prise sans réflexion et gardée sans critique. Seule celle constante défiance de soi-même peul laisser espérer que l'on n'admettra rien qui ne soit fondé sur la description des faits et sur leur analyse comparative.
Par suite, bien que la présente étude n'ail d'autres matériaux que des observations recueillies sur le terrain par des ethnologues formés à bonne école et par d'autres témoins dignes de foi, elle ne relève pas moins de la sociologie et de la psychologie que de l'ethnologie. Je ne me propose pas d'exposer dans une élude historique et technique les multiples symboles de telle ou telle société primitive, de quoi ils sont faits, quelles formes ils ont successivement revêtues, etc., ni, non plus, comment l'expérience mystique s'y est développée et diversifiée, et quelle part lui revient dans les croyances et les cultes. Cet immense domaine appartient aux spécialistes de l’ethnologie et de l'histoire des religions. On ne trouvera ici qu'un simple essai d'introduction générale à ces recherches. Si elles tiennent compte de l'orientation propre à la mentalité primitive, ce travail ne leur sera peut-être pas inutile.
J'ai dû continuer à faire usage des deux termes « primitifs » et « mystique » qui ont prêté à tant de confusions. Une fois de plus, j'essaierai de prévenir toute équivoque à leur sujet. « Primitifs », au sens littéral, impliquerait que les hommes ainsi désignés sont beaucoup plus près que nous de la condition humaine originelle, et qu'ils représentent, dans le monde actuel, ce que furent nos ancêtres les plus éloignés. C'est là une vue de l'esprit, liée à l'hypothèse évolutionniste, mais que l'on serait bien embarrassé de confirmer par des faits. Si je persiste à employer « primitifs », pour me conformer à l'usage courant, c'est en spécifiant que je me sers là d'un terme conven­tionnel. Il désigne commodément, en gros, ce que l'oit appelait jadis les « sauvages », qui ne sont ni plus ni moins primitifs que nous, et dont les mœurs et les institutions, différentes des nôtres, sont considérées comme inférieures ou attardées.
Quant à « mystique », le sens où je prends ce mol apparaîtra sans peine, dès l'Introduction. Dans les Fonctions Mentales, il m'a déjà servi à désigner le caractère peut-être le plus essentiel de la mentalité primitive. Je ne m'étais pas résolu sans appréhension à l'adopter, et j'essayais de parer d'avance aux malentendus dont il pouvait devenir l'occasion. « J'emploierai ce terme, disais-je, faute d'en trouver un meilleur, non pas par allusion au mysticisme religieux de nos sociétés qui est quelque chose d'assez différent, niais dans le sens étroitement défini où « mystique » se dit de la croyance à des forces, à des influences, à des actions imperceptibles aux sens et cependant réelles. » Les ouvrages publiés depuis 1910 se sont tenus à celle définition du mot, nécessairement imparfaite et préliminaire.
Aujourd'hui encore elle nie servira de point de départ, ou, si l'on veut, d'entrée en matière, pour ce travail où je tente d'approfondir ce qu'est l'expérience mystique chez les primitifs, et d'en montrer l'importance dans leur vie individuelle et sociale.

PREMIÈRE PARTIE
L'EXPÉRIENCE MYSTIQUE
DES PRIMITIFS


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INTRODUCTION



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Plus d'une fois, j'ai eu l'occasion, au cours d'ouvrages sur la mentalité des primitifs, précédemment publiés, d'appeler l'attention sur leur expérience mystique. J'entendais par là le sentiment qu'ils ont d'un contact immédiat avec les réalités invisibles dont la présence ou le voisinage les préoccupe si souvent, contact qui met en action la « catégorie affective du surnaturel ». Déjà dans les Fonctions mentales, où l'accent était mis sur le caractère mystique propre à la mentalité des primitifs, se trouvait impliquée l'idée que leur expérience, dans certaines circonstances, était proprement mystique. Un grand nombre de faits rapportés dans cet ouvrage aurait permis de l'affirmer. Sous-jacente presque partout dans les volumes suivants, cette idée y affleure souvent à la surface. Le dernier en date, la Mythologie primitive, montre à quel point elle est indispensable pour rendre compte de la formation des mythes, et en particulier de la représentation du monde où leurs héros se meuvent.
Il est donc apparu avec une évidence croissante que, dans la vie mentale des primitifs, considérée sous ses principaux aspects, l' « expérience mystique » tient une place essentielle.
Serait-il possible d'aller un peu plus loin que cette simple constatation ? de préciser davantage en quoi cette expérience mystique diffère de l'expérience ordi­naire, par ou elle s'en rapproche? Ne faut-il pas se demander, préalablement, si c'est bien une « expérience », au sens strict du mot ?

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Considérée dans son ensemble, l'expérience est, chez les primitifs, à la fois beaucoup plus pauvre, et cependant plus ample que chez nous. Elle n'a pas été chez eux le point de départ d'une connaissance toujours plus étendue des faits et des lois de la nature. Elle n'a pas permis les applications de la science qui, dans nos civilisations, mettent chaque jour davantage les forces de la nature au service de l'homme. Elle n'a pas dépassé le stade d'un empirisme très sommaire, quoique souvent fort ingénieux. En revanche, son domaine ne se limite pas à la nature. Les primitifs se sentent aussi en contact immédiat et constant avec un monde invisible, non moins réel que l'autre: avec leurs morts, récents ou non, avec les « esprits », avec des puissances plus ou moins nettement personnifiées, enfin avec les êtres de diverses sortes qui peuplent les mythes. Ils doivent à cette expérience quantité de données, qu'ils n'ont aucune raison de rejeter comme suspectes : rêves, visions, présages, prodiges, avertissements de toute espèce, etc. Autant de contacts avec le monde invisible, si fréquents, qu'ils cau­sent en général plus d'émotion que de surprise. Ces expériences mystiques s'imposent ainsi aux primitifs avec autant de force que les autres. Elles n'ont pas moins d'influence sur leurs façons d'agir. L'idée ne leur viendrait pas d'en mettre en doute la réalité. Rien ne les sollicite à y réfléchir. Tout leur effort est de s'y adapter.
Cela étant, y a-t-il quelque inconvénient à employer ici le mot « expérience », bien qu'il s'agisse de données qui, à nos yeux, n'ont pas la valeur de celles qui sont dues à l'expérience non mystique, à l'expérience vérifiable et contrôlable ? - Il ne le semble pas. Puisque, du point de vue des primitifs, l'expérience mystique ne le cède en rien à l'autre, il ne serait pas d'une bonne méthode d'en aborder l'étude en contes­tant sa légitimité. Tâchons, au contraire, de la sentir et de la penser comme eux, d'épouser réellement leur attitude, et par un effort de sympathie, de nous procurer l'expérience de leur expérience mystique.
Une remarque pourtant est nécessaire. Notre notion courante d'expérience porte la marque de certaines habitudes mentales propres aux civilisations de l'Occident. Depuis l'antiquité classique, elle a été élaborée, au cours des siècles, par des géné­rations de philosophes, de psychologues, de logiciens et de savants. Elle est devenue surtout, entre leurs mains, une fonction de l'intelligence. Sans doute, ils n'y ont pas méconnu la présence d'importants éléments affectifs. Mais ce n'est pas sur eux que leur attention s'est portée de préférence. Le rôle essentiel de l'expérience, telle que cette tradition la décrit et l'analyse, depuis Platon et ses prédécesseurs jusqu'à Kant et à ses successeurs, est d'informer le sujet sentant et pensant sur les propriétés des êtres et des objets avec qui elle le met en relation, de lui faire percevoir des mouvements, des chocs, des sons, des couleurs, des formes, des odeurs, etc., et de permettre à l'esprit humain, qui réfléchit sur ces données et sur leurs conditions, de se construire une représentation du monde. La notion générale de l'expérience qui s'est ainsi développée est surtout « cognitive ».
On ne saurait l'appliquer telle quelle à l'expérience des primitifs, qui est surtout « affective ». Sans doute celle-ci a aussi pour fonction de les renseigner sur le milieu auquel ils doivent à chaque instant s'adapter, sous peine de disparaître. C'est la première des conditions d'existence pour les humains, comme pour les autres êtres vivants. Parfois les primitifs, sous les climats les plus défavorables, sont parvenus à tirer un merveilleux parti des leçons de l'expérience : les Eskimo dans les régions arctiques, les noirs indigènes dans les parties arides de l'Australie, et tant d'autres. Néanmoins ce n'est pas seulement à titre de source de connaissances utiles que leur expérience leur importe. C'est aussi en tant qu'elle leur procure des données d'une autre sorte qui sont d'un intérêt capital pour eux. De ce fait, il est vrai, elle n'ajoute à peu près rien à leur savoir. Mais elle leur révèle la présence et l'action de puissances surnaturelles qui les entourent de toutes parts, et de qui dépend à chaque instant leur bien-être et leur vie.
De l'existence de ce monde invisible, ce n'est pas l'expérience seule qui les instruit. Elle la confirme plutôt. Ils en sont convaincus d'avance par la tradition, et comme nous aurons à le montrer plus loin, il est très difficile de séparer en pareil cas ce qui est proprement expérience et proprement croyance. Retenons seulement en ce moment que, chez les primitifs, une expérience mystique est à la fois une révélation et un complexe psychique où les éléments affectifs occupent une place prépondérante.
Ainsi, l'expérience mystique, chez les primitifs, peut à juste titre être appelée de ce nom d' « expérience », sous cette réserve qu'elle présente certains caractères qui lui appartiennent en propre, et la distinguent de celle qui n'est pas mystique. Ce sont ces caractères que le présent travail se propose d'étudier.

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Binger raconte qu'avant d'arriver à un village qui n'avait jamais vu de blancs, il prenait soin de faire prévenir les habitants pour les préparer à sa visite.


Autrement, l'apparition de cet être extraordinaire aurait causé une terreur folle. C'eût été pour ces gens à la fois un saisissement, et le présage infaillible des pires malheurs. Le missionnaire Bentley a dû prendre la même précaution dans la partie de la vallée du Congo où il était le premier Européen à pénétrer. L'intrusion soudaine d'êtres comme on n'en a jamais connu déclenche une émotion caractéristique : la catégorie affective du surnaturel est aussitôt entrée en action. Que sont ces individus à peau blanche (les indigènes l'appellent plutôt rougeâtre), qui par certains côtés ressemblent à des humains ? Sûrement ils sont venus du monde invisible. Peut-être a-t-on affaire à des revenants. En Australie, comme on sait, les indigènes ont maintes fois pris les premiers blancs qu'ils voyaient pour des membres de la tribu ressuscités. Leurs proches les reconnaissaient, et on leur faisait reprendre place dans leur clan.
Voilà des cas typiques d'expérience mystique. Des primitifs se trouvent, à l'impro­viste, en présence d'êtres qui ne font pas partie du monde où ils vivent. Leur trouble est extrême. Ils perdent tout sang-froid. Quelle catastrophe ne les menace-t-elle pas tout à l'heure ? Non que cette apparition sans précédent trouble ou scandalise leur esprit, comme ferait chez nous une dérogation flagrante à une loi de la nature.
Ils savent, au contraire, qu'il existe de ces êtres surnaturels, en nombre indéfini, et qu'il peut y en avoir tout près d'eux. Les mythes et les contes leur en ont si souvent parlé ! S'ils sont violemment émus, consternés, terrifiés, c'est qu'il est inouï que des habitants du monde invisible se fassent voir ainsi en plein jour. Aucun présage n'est plus funeste. Ils se sentent confrontés avec le plus redoutable des prodiges, avec ce que les Romains appelaient un portentum.

Il est rare qu'une expérience mystique se produise, comme celles-là, pour ainsi dire à l'état pur. En général, elle fait partie d'un complexe où entrent aussi des éléments dus à l'expérience ordinaire. C'est une des raisons qui la rendent difficile à bien définir. Si l'expérience mystique avait son domaine propre, nettement séparé de celui de l'autre, il serait aisé de les considérer chacune à part, et d'observer ensuite quand et comment elles interfèrent. Mais, dans la mentalité primitive, la nature et la « surnature », bien que senties comme qualitativement distinctes, n'en sont pas moins comprises dans une unique réalité, D'où il suit que, sans confondre l'expérience mystique avec l'autre, elle est accoutumée à les voir s'entremêler, et à les prendre ensemble pour une seule expérience. Elle ne se préoccupe pas de discerner, dans une occasion donnée, où l'une finit, où l'autre commence.


Par exemple, un homme seul dans la brousse aperçoit un animal à quelque dis­tance. Le fait est banal, et ne lui suggérera d'autre idée que d'essayer de s'en emparer, si c'est un gibier qui le tente. Mais, pour peu que l'animal ait l'air de ne pas se comporter comme ses pareils et semble affecter des allures singulières, tout d'un coup, aux yeux de cet homme, cette rencontre prend un tout autre aspect. Une émo­tion caractéristique l'envahit : c'est-à-dire, cette expérience se révèle mystique. Le tigre aperçu par l'Indien de la Guyane n'est plus un vrai animal. C'est un tigre kanaïma, un sorcier qui a revêtu cette forme. L'Indien sait alors qu'il ne lui reste d'autre ressource que de se cacher ou de fuir, s'il le peut, car un tigre kanaïma est invulnérable. - Un Malais surprend dans une clairière un cerf pareil à ceux qu'il a toujours vus. Peut-être l'a-t-il déjà mis en joue. Tout à coup il se souvient qu'une tombe fraîche est dans le voisinage. Point de doute : ce cerf est le mort qui réapparaît sous forme d'animal, comme il arrive souvent. Instantanément cette expérience a changé de caractère. Elle est devenue mystique.
La mentalité primitive ne voit pas de difficulté à séparer deux domaines, et à les faire cependant chevaucher l'un sur l'autre. Ainsi, les indigènes du delta du Purari (Nouvelle-Guinée anglaise), dit M. F. E. Williams, classent les objets en animés et inanimés. Mais plus d'un objet se range, suivant les circonstances, tantôt dans la première classe, tantôt dans la seconde. Une pipe est inanimée ; si on l'allume, elle passe dans la catégorie des objets animés. De même, il peut dépendre des circons­tances où une expérience se produit, que l'émotion qu'elle provoque la fasse ou non sentir comme mystique. Qu'un homme ait eu un rêve dont il reste préoccupé, qu'il demeure troublé à la suite d'une querelle, d'une déception, d'un pressentiment, d'un soupçon : un objet, un animal qui lui tombe sous les yeux, et qui, à un autre moment, le laisserait indifférent, va lui sembler étrange. Aussitôt, il se sent en présence d'un être surnaturel. D'une façon générale, les primitifs ne sont jamais certains que des puissances invisibles ne vont pas se manifester tout à l'heure et intervenir dans le cours des événements. Sans y penser, et même sans en avoir conscience, ils s'atten­dent toujours à voir une expérience qui semblait ordinaire prendre tout à coup un caractère mystique.
Voici un exemple oit cette transformation instantanée est prise sur le fait : « Je ne puis oublier, écrit Al. Leenhardt, le récit que me faisait un Nénéma, Tabi, d'un canot assailli par un requin. Le squale, bondissant hors de l'eau, tombe sur l'embarcation, mord la bordée opposée, et reste immobile, les dents prises dans le bois.

Le Canaque, seul avec sa femme à bord, prend sa hache et s'avance pour frapper l'animal prisonnier ; mais il rencontre le regard du requin, un oeil rouge (ou brillant, mii) paisible, qui le fixe. Calmement, il vide le lest du bateau et chavire l'embarca­tion. Le requin, dans l'eau, se délivre en cassant ses dents prises dans le bois ; les époux remettent à flot leur esquif et s'en retournent au rivage. La planche avec les dents incrustées est conservée chez un constructeur du Nord, M. Willam. Le conteur assure que le requin devait être un parent : de là son regard humain 1. »


Ce Canaque sait depuis son enfance qu'il existe deux sortes de requins. Les uns sont les animaux qu'ils paraissent. Les autres, des hommes qui ont pris cette forme, généralement après leur mort (comme le cerf du Malais de tout à l'heure). Il allait frapper celui qui avait attaqué son bateau et qui, immobilisé, était hors d'état de se défendre. Au même instant, il saisit son regard, qui est « humain ». En moins d'une seconde, la révulsion de sentiment complète s'est accomplie. Il lâche son arme et ne pense plus qu'à libérer le requin prisonnier. Non pas sans doute par compassion, mais par désir de voir s'éloigner au plus vite cet être surnaturel qui appartient au monde invisible.
Des rencontres si dramatiques sont rares. Le plus, souvent, l'expérience mystique, même inattendue, se produit sous une forme que l'habitude a rendue familière. L'émotion qui la caractérise perd alors de sa violence, comme on le voit dans l'inci­dent suivant, rapporté par le missionnaire Chalmers, un des premiers pionniers de la Nouvelle-Guinée anglaise. « Au coucher du soleil, nous étions en route pour rentrer chez nous... Une traînée de lumière, par-dessous un petit nuage, venant d'une étoile, donna lieu à une délibération. Elle aboutit à conclure, selon eux, que c'était l'esprit d'une certaine femme qui se manifestait ainsi, et que nous aurions beau temps sur mer. Un des jeunes gens était incommodé par un gros rhume ; il ressentait une forte douleur au côté : on l'attribua à une femme qui lui avait porté un coup de lance. Pen­sant que ce pouvait être une ancienne blessure, je demandai où et quand il l'avait reçue. - « Oh ! c'était un esprit ; nos yeux n'ont pas vu la lance qui l'a frappé 1. » Cette arme invisible rappelle les « serpents spirituels » qui rongeaient les intestins d'indigènes des îles Fidji, lors d'une épidémie. Mais le médecin anglais, au dire du docteur fidjien, aurait beau faire l'autopsie de ceux qui succombaient, il ne verrait pas de serpents 2. »
Outre les expériences mystiques, comme celles qui viennent d'être citées, qui ont lieu à un moment et en un endroit donnés, il se produit chez les primitifs une expérience mystique générale pour ainsi dire à l'état diffus 3. Elle consiste en un sentiment continu, sans conscience claire, de la présence actuelle d'êtres semblables à ceux dont parlent les mythes et les légendes. Car pour eux le monde invisible est bien un autre monde, mais non tout à fait au sens que cette expression a pour nous
Dans nos civilisations, elle désigne un ordre de réalités transcendantes, inacces­sibles aux humbles facultés que nous possédons ici-bas. Dans la pensée des primitifs, le monde mythique (sur le type duquel ils se représentent tant bien que mal le monde invisible), bien qu'ils le sentent distinct de celui-ci, et qu'il appartienne à la période où « il n'y avait pas encore de temps », n'est cependant pas situé ailleurs, au delà de la contrée qu'ils habitent, ni même derrière la ligne de l'horizon.
Tout ce qui s'y est passé a eu pour théâtre la contrée où ils vivent. Elle en porte les marques indélébiles. Les ancêtres totémiques, les héros mythiques, ont vécu là. Ils y sont encore présents, dans les centres totémiques locaux, et parfois incorporés au sol sous forme d'arbres ou de rochers. C'est là que se célèbrent en Australie les céré­monies qui entretiennent la vie du groupe, en particulier les cérémonies d'initiation qui en assurent la permanence. Il s'y produit des expériences mystiques collectives de haute tension. Chaque membre du groupe ne s'y sent pas seulement en contact immédiat avec les êtres invisibles de qui son existence dépend. Il participe alors si intimement à leur essence que son individualité se fond en eux : véritable communion au sens le plus littéral du mot, état d'extase, avec diminution ou perte de conscience.
Même en temps ordinaire, l'imagination de ces primitifs reste constamment atten­tive à ce que les mythes y ont imprimé. Quand ils promènent les yeux sur le pay­sa­ge environnant, ils n'y aperçoivent pas seulement, comme nous, des collines, du sable, des bouquets d'arbres, des cours d'eau, des pierres, des rochers de forme parfois étrange et fantastique. Chaque détail leur parle. Ils en savent dès l'enfance la signifi­cation : toute la contrée autour d'eux est une mythologie en relief. Ce spectacle quoti­dien ne devient jamais banal. Grâce à lui, s'entretient, se renouvelle ce que M. Elkin appelle la vie secrète des indigènes australiens. « C'est, dit-il, une vie à part, et néanmoins la vie qui inspire l'activité séculière (remarquez ce mot qui, par opposi­tion, implique l'idée de « mystique ») de tous les jours. C'est une vie de cérémonies et de mythologie, de sites et d'objets sacrés. C'est la vie qui fait que l'homme trouve sa vraie place dans la société et dans la nature, qui le met en contact avec les choses invisibles du monde passé, présent et à venir 1. » Mais qu'est ce contact, sinon justement l'expérience mystique?
Déjà Spencer et Gillen avaient attiré l'attention sur cette « vie secrète » des hommes d'âge chez les Arunta et les Loritja. Récemment, la même observation a été recueillie dans des tribus de la péninsule du Cap York. Ainsi, chez les Koko-Ya'o, « jamais un homme ne songerait à douter de la réalité des Yilamo (êtres mythiques). Il a chaque jour la preuve de leur existence dans son totémisme et dans les tabous qui l'accompagnent, et en même temps dans chaque trait du paysage, qu'il lit comme un livre, et dont chaque partie est liée indissolublement dans son esprit au héros civilisa­teur et à ses ancêtres totémiques. Depuis sa plus tendre enfance, il s'est habitué en grandissant à rencontrer des preuves de l'activité d'Iwai ; chaque jour, sur le territoire de son clan, il voit constamment des accidents de terrain - rochers, îles, promontoires - traces laissées par Iwai au cours de son odyssée. Elles lui fournissent la preuve oculaire de son existence et de la réalité de ses exploits, qu'il entend conter et répéter si souvent par les vieillards, avec des flammes dans les yeux... Pour ces vieillards, ces choses sont si réelles qu'ils parlent souvent de l'époque du temps du héros civilisateur avec autant de chaleur que s'ils l'avaient vécue eux-mêmes 2. »
De même miss O. Pink dit, de son côté : « Tout le pays que nous traversions (chez les Aranda) ne semblait être que de la broussaille de mulga, avec un petit nombre de ruisseaux, et quelques eucalyptus, ici et là des hauteurs plus ou moins considérables, ou des plaines ouvertes. Et cependant les mythes qui contiennent l'histoire des indigènes en font le théâtre d'une grande activité, parcouru en tous sens par les êtres du temps mythique... Ces récits sont vivants au point de donner à l'observateur le sentiment de se trouver dans une région habitée et active 1. »
Ce n'est pas là une particularité propre à ces tribus du nord et du centre de l'Australie. Cette sorte d'expérience mystique se retrouve dans un grand nombre d'autres sociétés primitives. En Nouvelle-Calédonie, M. Leenhardt l'a notée, et interprétée, avec sa précision habituelle. Bien loin de là, en Californie, elle a été relevée chez les Wintu. « Il faut insister, dit l'observateur, sur la parenté extrêmement étroite qui unit l'individu aux phénomènes naturels de sa région. Pour bien montrer à quel point elle est intime, il faudrait reproduire des listes fastidieuses de noms de lieu, avec le matériel d'anecdotes qui y est attaché... Beaucoup de ces noms de lieu se rencon­trent dans la mythologie, ou sont associés à des personnages mythiques. D'autre part, ce sont des endroits sacrés qui possèdent des vertus surnaturelles. Plu­sieurs de mes vieux informateurs prenaient le plus vif plaisir à des récits qui consistaient surtout en une énumération de certains lieux où un héros ou un groupe de personnages mythiques avaient voyagé 2. »

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Si l'expérience mystique des primitifs consiste bien, pour l'essentiel, en un contact avec des êtres du monde invisible, l'ouvrage récent du Dr Fortune 3 nous en apporte de nombreux exemples, d'une netteté exceptionnelle. Les Manus (tribu du nord-ouest de la Nouvelle-Guinée) ne semblent guère se préoccuper, en fait d'êtres invisibles, que des morts. Mais avec eux leur intimité dépasse ce qu'on oserait imaginer. (Afin d'éviter toute équivoque, je traduis « ghost » par « mort » plutôt que par « esprit ».) Un « ghost », chez les Manus comme partout ailleurs, est un individu humain qui a cessé de vivre en ce monde. Mais il continue à exister ailleurs ; c'est un mort, mais un mort qui vit. Devenu invisible, il se tient, pendant les premiers jours, dans le voisinage immédiat des siens.


Le Dr Fortune n'a trouvé trace, chez les Manus, d'aucune croyance à une ou plu­sieurs puissances créatrices ou régulatrices du monde. A peine a-t-il relevé quelques rudiments de culte. S'il leur paraît nécessaire d'apaiser un mort influent, ils auront parfois recours à des, offrandes. Quant à leurs mythes, l'auteur se contente de renvoyer à ce qu'en dit le missionnaire J. Meyer ; en fait, ils ne jouent aucun rôle dans la religion des Manus telle qu'il la présente. Peut-être n'a-t-il voulu -en étudier que certains aspects. En tout cas, son exposé traite surtout, on pourrait presque dire, exclusivement, des relations entre les vivants et leurs morts, et des conséquences morales et sociales qui en résultent.
Dans la pensée des Manus, telle qu'elle s'exprime en mille occasions par leur conduite journalière, il existe deux mondes - le Dr Fortune dit deux plans - celui des vivants et celui des morts, qui agissent et réagissent ,continuellement l'un sur l'autre. Au fur et à mesure que les individus ont franchi la passerelle qui sépare, ou, si l'on préfère, qui réunit ces deux mondes, ils cessent d'être des hommes et deviennent des ghosts, pour un temps d'une durée indéterminée, mais qui aura une fin.
Entre les deux plans, les Manus se représentent une ,correspondance constante, tantôt une sorte de parallélisme, tantôt des interférences. Les morts, dans leur nou­veau séjour, mènent une vie à peu près pareille à celle d'ici-bas. Ils y suivent les mêmes coutumes, ils y sont soumis aux mêmes obligations. Des mariages se célè­brent, il naît des enfants, etc. Ces événements post-terrestres ne laissent pas indiffé­rents les membres vivants de la famille. Ils leur sont révélés par des songes. À défaut de rêves, les vivants ont la ressource de s'en informer en faisant interroger les morts par des médiums. De leur côté, les morts n'ont pas besoin d'intermédiaires pour savoir tout de suite ce qui se passe chez les vivants -qui les intéressent, c'est-à-dire surtout chez leurs proches. Gardiens de leur moralité, ils surveillent jalousement leur con­duite. Ils punissent sans rémission lez, offenses graves aux bonnes mœurs : les infractions aux tabous sexuels, le vol, la mauvaise volonté ou le retard à s'acquitter d'une dette. D'ordinaire, le châtiment ne se fait pas attendre. Un homme va chaque jour à la pèche et ne rapporte plus rien ; le poisson se dérobe, La femme ou un des enfants du coupable tombe gravement malade. Qui est ainsi frappé ne s'y trompe pas. Il interprète aussitôt sa disgrâce comme une sanction.
Il n'ignore pas non plus qui le punit. C'est son père, à qui il a succédé comme maître de la maison. (Le Dr Fortune l'appelle Sir ghost.) Le père mort est toujours présent dans la maison, où son crâne occupe une place d'honneur. Attentif à veiller sur son fils, il le suit partout, et le protège en cas de danger. Mais aussi, s'il commet une des fautes mentionnées tout à l'heure, le Sir ghost se montre impitoyable. Quand un Manus a séduit une femme, mariée ou non, qui lui est interdite, quand il a négligé de payer une dette, quand il a cueilli furtivement des noix sur un cocotier qui appar­tient : autrui, si un malheur s'abat sur lui, il n'a pas besoin à de chercher d'où vient le coup. Il sait ce qu'il lui resta faire : expier, et, s'il se peut, réparer le dommage causé. Au cas où sa conscience, sincèrement scrutée, ne lui reproche rien, il va trouver un médium (c'est en général une femme). Elle évoque son Sir ghost. Il dira pour quelle raison il a frappé son fils ou l'un des siens.
Le Dr Fortune donne le compte rendu détaillé, et comme le procès-verbal, d'un certain nombre de ces curieuses séances. Par l'intermédiaire d'une personne (appelée en anglais control), le médium prend connaissance des griefs et des décisions du Sir ghost, ou de tel autre mort directement intéressé dans l'affaire. Elle lui transmet les questions posées par le consultant ou par quelqu'un des assistants. Le Sir ghost, de son côté, profite de l'entretien pour faire connaître ses volontés, et à quoi les vivants s'exposent s'ils se montrent récalcitrants.
À une séance de ce genre, le mort est présent, au sens littéral du mot. La seule différence entre lui et les autres personnes qui y prennent part, ou qui en sont témoins, est qu'on ne le voit point. Parfois la scène devient agitée, ou tourne au comique.
Il arrive que le mort évoqué parle tour à tour au médium, à d'autres morts, aux personnes présentes. On entend ce qu'il dit. Il n'apparaît pas, mais tout se passe comme s'il le faisait. On lui répond comme si on le voyait. - Un mort, agent de police de son vivant, est évoqué par le médium. Elle le prie d'exercer sa fonction, et de faire obéir d'autres morts, qui résistent à certains ordres.
En dehors de ces évocations, le Manus a toujours le sentiment plus ou moins obscur de la présence de ses morts récents. « Un village Manus n'abrite pas seulement les indigènes en vie, mais aussi les ghosts des indigènes morts récemment. Leurs noms sont sur les lèvres des vivants presque aussi souvent que ceux de leurs compagnons mortels. Ils n'habitent pas, au loin, une demeure qui leur serait propre. Ils partagent avec les vivants les maisons du village 1. » Il est inévitable que cette cohabitation mette très souvent les vivants et les morts en contact les uns avec les autres, et qu'ils aient des intérêts à ménager, des affaires à régler ensemble. C'est ce qui arrive en effet. La conduite des vivants en telle circonstance est la meilleure preuve qu'il s'agit là pour eux d'une expérience réelle.
Les tractations entre vivants intéressent donc aussi leurs morts, et vice versa. Il s'en produit aussi entre vivants et morts, même de très compliquées. Le Dr Fortune en a relaté tout au long quelques-unes. Par exemple, un mort, dans l'autre monde, épouse une morte. Ils étaient déjà fiancés de leur vivant, ou, ce qui est le plus ordinaire, le mariage s'est conclu sur « l'autre « plan ». Or il ne peut être valable que si les échanges obligatoires ont eu lieu. Les parents de l'époux mort payent donc la dot habituelle à ceux de la mariée défunte. Si, plus tard, on apprend (par un médium) qu'un enfant est né à ce ménage post-terrestre, les grands-parents vivants procèdent aux cérémonies d'usage. Les deux familles échangent les cadeaux rituels. - Le mari mort garde des droits sur sa veuve. En général, il voit de mauvais oeil qu'elle en prenne un nouveau ; d'où un danger pour elle et pour son second époux. S'il arrive malheur à l'un des deux, on sait qui en est responsable. Pour parer d'avance à cette jalousie vindicative, on recourt au procédé suivant. On introduit du gingembre entre les dents du crâne, préalablement soumis à une opération magique 1. »
Un homme, mis hors de lui par la mort presque subite de son fils, saisit sa hache, et frappe à toute volée la paroi de la maison où le crâne de son Sir ghost est suspendu. Si plein de rage qu'il soit, il n'ose cependant pas le fendre. A la fin, sa sœur parvient à lui arrêter le bras. Ce crâne ne représente pas simplement le père mort. Il est cette présence même, et c'est pourquoi l'homme, au paroxysme de la fureur, a encore peur d'y toucher.
Les morts récents sont donc bien, selon l'expression du Dr Fortune, les « com­men­saux des vivants ».
Les autres êtres invisibles dont un primitif se sent de toutes parts entouré ne se manifestent pas A lui de la même façon que les morts. Il n'en a pas une image comparable à celle de ses compagnons récemment. disparus, ou même de certains héros légendaires ou mythiques. Mais il n'a pas non plus l'idée nette de forces impersonnelles. Sa pensée, peu exigeante en fait de rigueur, ne voit pas la nécessité d'opter. Elle admettra implicitement, sans y trouver de difficulté, et à vrai dire sans y penser, qu'une puissance invisible est impersonnelle, et en même temps que c'est une personne. Dans le complexe que sa présence suscite en lui les éléments émotionnels prédominent, et de beaucoup, Les représentations restent floues, dans une sorte de pénombre.
Toutefois, tandis que l'émotion caractéristique causée par un contact avec le surnaturel est toujours la même, les représentations qui l'accompagnent diffèrent suivant les cas/et, de ce point de vue, on peut parler des « variétés » de l'expérience mystique des primitifs. Autre est, celle du Canaque qui, à l'expression de l'œil du requin, reconnaît qu'il a affaire à un humain, autre celle de l'Indien qui s'aperçoit que ce tigre sur le sentier est un kanaïma, autre celle du Manus qui a fait évoquer son Sir ghost et se querelle avec lui, etc. Il suffit, comme on sait, de la rencontre avec quelque chose d'insolite, ou d'une faible disgrâce imprévue, pour que la catégorie affective du surnaturel entre en action. Les occasions où se produisent des expériences mystiques sont donc extrêmement variées. Les représentations qui occupent alors l'esprit des primitifs pourraient ne pas l'être moins. En fait, sous la pression du milieu social, c'est-à-dire des traditions, des croyances communes, des règles de conduite obliga­toires, elles se coulent dans certains moules toujours les mêmes, quelque peu comparables aux schèmes que la psychologie contemporaine considère comme les formes où entrent les éléments de ce qui sera les perceptions. Les expériences mystiques se conforment aussi à des sortes de schèmes, ou, si l'on veut, se rangent dans des cadres préexistants.
Mais l'analogie s'arrête là, et l'on ne pourrait pousser la comparaison plus loin. Des différences essentielles séparent les schèmes de la perception de ces cadres où entrent les expériences mystiques des primitifs, et on particulier la suivante. La psychologie montre que le rôle des schèmes est nécessaire, et que leur fonction ne peut pas ne pas s'exercer. Tous les sujets qui reçoivent les mêmes impressions sensi­bles ont nécessairement les mêmes perceptions. En un endroit et à un instant donnés, les objets perçus par une personne le sont aussi par les autres. Si quelqu'un, dans une chambre, est le seul à entendre une voix, a voir un objet, nous le jugeons dupe d'une illusion des sens, qui doit s'effacer aussitôt. Persiste-t-elle, nous l'expli­querons par un état pathologique. On parlera d'hallucination.
Les primitifs, en pareil cas, réagissent tout autrement. La perception que nous déclarons hallucinatoire et fausse leur paraîtra au contraire privilégiée. Que l'expé­rience d'un individu ne soit pas confirmée par celle des autres, au même moment, ce n'est pas pour eux une raison de la mettre en doute. Ils y reconnaîtront plus volontiers une expérience mystique. N'ont-ils pas appris dès la plus tendre enfance, n'ont-ils pas constaté eux-mêmes bien des fois, dans les séances de shamanisme, par exemple, que souvent une puissance invisible révèle sa présence, fait sentir son action à une seule personne, tandis que les assistants voient ce qui se passe sans éprouver eux-mêmes rien de semblable ? Personne ne songe à s'en étonner. Le fait que cette expérience est réservée au shaman, ou à l'homme « possédé » par un esprit, loin de lui enlever de sa valeur, lui confère un caractère qui la place aussitôt loin des expériences ordinaires et communes à tous. On est persuadé qu'elle a son origine dans le monde invisible, et qu'elle provient d'un contact avec lui. On ne la considère qu'avec respect. L'idée de la soumettre à un examen critique, si elle pouvait se former et s'exprimer, serait tout de suite écartée comme ridicule, avec un haussement d'épaules. La valeur d'une expé­rience mystique trouve sa garantie dans l'émotion caractéristique qui en est un élément essentiel. Tant qu'elle est sentie ainsi, rien ne peut l'infirmer, et elle n'a que faire d'être confirmée.
Que certains individus, hommes ou femmes, aient le privilège d'expériences mysti­ques plus significatives, plus fréquentes, ou même réservées exclusivement à eux, nul, dans une société primitive, n'en sera donc surpris. Les personnes ainsi favo­ri­sées d'une façon évidente quoique mystérieuse, et d'autant plus impressionnante, participent plus intimement que les autres aux réalités de l'au-delà. On leur témoigne un respect et des égards particuliers. Ce sont en général des sujets chez qui des phénomènes nerveux, des troubles mentaux, sont apparents. Les primitifs, comme on sait, n'ignorent pas moins l'idée « pathologique » de la maladie, surtout dans les cas d'affections graves et internes, que l'idée « physiologique » des fonctions vitales et de la santé. Mais ils savent où chercher la cause qui met en danger la vie du malade. Elle est située sur le plan mystique. C'est, par exemple, le maléfice d'un sorcier qui veut se défaire d'un ennemi ou dont quelqu'un a payé les services, ou bien l'action d'une puissance invisible, d'un esprit ou d'un mort irrité. Pareillement, lorsqu'ils voient se produire chez une personne des mouvements convulsifs, des crises nerveuses, des visions, des hallucinations, du délire, des accès maniaques, etc., ils ne peuvent les prendre pour les symptômes d'une certaine sorte de maladie. Ils les interprètent comme ils ont l'habitude de faire, lorsqu'ils se trouvent en présence de quelque chose d'insolite. Ils en situent la cause sur le plan mystique. Ces symptômes révèlent un commerce privilégié avec les puissances du monde invisible, qui se manifestent en ces personnes de diverses manières. Elles leur dévoilent les choses cachées. Elles empruntent leur voix pour se faire entendre. Souvent elles les « possèdent », c'est-à-dire elles s'introduisent dans leur corps pour s'y substituer à elles. Le maître de ce corps leur a cédé la place pour un temps : l'être invisible qui s'y est installé en dispose. C'est le principe bien connu du shamanisme.
Ces expériences mystiques privilégiées De se produisent pas toujours où et quand on voudrait. On y a suppléé par un dressage spécial de certains sujets, qui entre pour une part clans l'initiation, souvent longue et pénible, à laquelle sont soumis, à peu près partout, les futurs medicine-men, shamans, docteurs, magiciens publics, etc. De quelque nom qu'on veuille les appeler, et bien que, dans la plupart des sociétés, ils soient plus ,ou moins spécialisés, leurs fonctions impliquent toujours qu'ils entretiennent, avec les puissances du monde invisible, des relations auxquelles le commun des hommes ne saurait prétendre. Leur autorité, leur pouvoir, se fondent sur cet avantage sans pareil devant lequel tous s'inclinent.

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En principe, chacun peut avoir, en fait chacun a des expériences mystiques. Les occasions de se trouver on contact avec des êtres invisibles sont fréquentes. A lotit Instant il peut s'en présenter d'imprévues. Même les plus appréciées, celles dont on a besoin, par exemple, pour savoir à quoi se résoudre dans des circonstances critiques, ne sont pas toujours le privilège exclusif de certaines personnes. En Indonésie, un homme qui ne sait comment se tirer d'un grand embarras, au lieu de recourir à un devin, ira passer la nuit, après une préparation convenable, sur une colline sacrée. Pendant son sommeil, le conseil désiré lui viendra de l'au-delà, dans un songe.
Cependant, en général, le commerce avec les puissances invisibles dont les révé­la­tions, la faveur, le secours sont le plus ardemment souhaités, ne s'obtient pas ainsi d'emblée. Il est le prix de longs efforts, qui exigent une résolution opiniâtre et une extraordinaire endurance.
Par exemple, en Amérique du Nord, dans beaucoup de tribus des Prairies et de Californie, l'usage était qu'un jeune garçon, arrivant à la puberté, cherchât à gagner la protection d'un « esprit » qui consentirait à devenir en quelque sorte son ange gardien. Il quittait le camp, se rendait seul dans un endroit désert, y passait des jours et des nuits dans la solitude, l'esprit tendu sans relâche vers l'objet de son désir. Il espérait, à force de souffrances volontairement acceptées, de privations, de supplications pas­sion­nées, intéresser et apitoyer une puissance invisible (le plus souvent le « maî­tre » d'une espèce animale). Elle allait lui apparaître dans un songe ou une vision, lui parler, le consoler, et lui enseigner des chants ou des formules, gages de succès certain à la chasse, à la guerre ou en d'autres entreprises. Il deviendrait ainsi un membre écouté et respecté de tous dans la tribu.
Chez les Wintu (Californie), « presque tous les membres de la tribu avaient des expériences surnaturelles. L'habitude de prier et de jeûner dans des endroits sacrés, de conserver des objets sacrés, tels que des amulettes ou des plumes, le contact avec des âmes ou des esprits, toutes ces expériences étaient communes aux laïques. « Ce qui distinguait d'eux un shaman n'était pas la nature de ses relations avec les êtres surnaturels, mais leur force... Même dans les rangs des shamans, cette intensité variait selon les personnes, et c'est à quoi l'on mesurait leurs pouvoirs à chacun 1 ».

Ce qui assure au medicine-man, au shaman, une situation unique, ce n'est donc pas qu'il entre en contact avec le monde surnaturel. Cela arrive aussi à bien d'autres, et souvent à leur grande frayeur. Mais le shaman seul y a accès quand il le veut, et tire de ses relations avec lui des pouvoirs eux-mêmes surnaturels. Il voit des réalités auxquelles les yeux des autres restent aveugles. Il sait ce qu'ils ignorent. Il peut ce qui est au-dessus de leurs forces. Un indigène de la tribu des Temné (Sierra-Leone) a exprimé cette supériorité en termes frappants. « Les sorciers sont des gens qui ont quatre yeux. Les deux premiers sont pareils à ceux de tout le monde. Les deux autres sont des yeux qui voient plus que le commun des gens. Les sorciers en font usage la nuit comme le jour. Celui qui a ces yeux peut se transformer en léopard, en crocodile, en éléphant, en sanglier, en oiseau. Il peut aussi s'introduire dans une personne et lui faire commettre de mauvaises actions 2. » Sans doute, les medicine-men, les shamans ne sont pas des sorciers. Ils sont même tout le contraire. On compte sur eux pour les déceler et les combattre. Mais ils n'en ont le pouvoir que parce qu'ils sont munis, eux aussi, de ces yeux supplémentaires dont parle le Temné, yeux « spirituels » qui voient l'invisible. De la sorte, les expériences mystiques dont ils ont le privilège font d'eux « plus que des hommes ». On a entendu des Australiens les qualifier ainsi. Kn. Rasmus­sen a noté une expression analogue chez les Eskimo du cuivre. « Inuin'Aq : quelqu'un qui n'est qu'un homme, qui n'est pas un shaman 3. »

A titre d'exemple, et sans entrer dans des détails qui ne peuvent trouver place ici, je rappellerai sommairement comment, d'après Spencer et Gillen, ces « surhommes » acquéraient leurs pouvoirs chez les Arunta. Tout d'abord, ne devient pas medicine-man qui veut. Le candidat est généralement désigné par des prédispositions, présu­mées héréditaires s'il doit succéder à son père, le plus souvent révélées par des troubles nerveux. Il passe par une série d'épreuves réparties sur un long espace de temps. Chez ces Australiens, pour faire d'un adolescent mineur un homme adulte, membre parfait du corps social, il faut une initiation qui équivaut à une transforma­tion totale : il doit mourir pour renaître. De même, un membre ordinaire de la tribu ne peut devenir medicine-man sans mourir une seconde fois, et renaître encore. Cette nouvelle initiation rappelle donc, sur ce point et sur quelques autres, la première. Mais elle n'est plus dirigée par les hommes d'âge mûr. Elle sera l’œuvre des esprits eux-mêmes, des iruntarinia et des oruncha. En d'autres termes, dès le début, le novice est transporté dans le monde des puissances invisibles. Il se rend à l'entrée de la caverne habitée par les iruntarinia, pour s'offrir aux coups mortels d'un de ces esprits. Celui-ci lui vide le corps, devenu insensible. Il en retire les organes pour en introduire de nouveaux. Quand le novice revient à lui il a dépouillé le vieil homme, au sens littéral du mot. Il n'a cependant pas perdu la conscience de sa personnalité, ni la mémoire de sa vie passée. Mais il ne les retrouve pas tout de suite. Pendant les pre­miers jours, il demeure plus que bizarre, presque aliéné. Ses façons d'agir sont étranges. Il a l'air de quelqu'un qui serait tombé ici-bas venant d'un autre monde. Nouveau symbole, qui s'ajoute à sa mort et à sa résurrection pour signifier qu'il a passé par une transformation complète. Un peu plus tard, quand il aura repris sa place parmi les membres de la tribu, qu'il vivra de nouveau avec eux et comme eux (car sa qualité n'empêche pas que sa condition ne reste la leur), il subsistera cependant toujours une différence. Il vit à cheval sur les deux « plans » dont parle le Dr Fortune. Si jamais, par sa faute ou autrement, il se trouve désarçonné, si par exemple il a violé, volontairement ou non, un tabou important, il retombe au niveau de ses compagnons qui ne sont que des hommes. En perdant son commerce privilégié avec le monde des puissances surnaturelles, il a perdu sa qualité et ses pouvoirs. Il a cessé d'être medicine-man. Il ne le sera jamais plus.

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Il n'est guère de société « primitive », si peu développée qu'elle soit, où l'on ne rencontre un ou plusieurs shamans ou medicine-men. Les institutions peuvent y être rudimentaires, le trésor des mythes, pauvre, les techniques peu nombreuses et grossières. Toujours il s'y trouve au moins un homme qui se distingue des autres par certaines relations qu'il est seul à entretenir aveu le monde invisible. S'il est vrai, comme on l'a dit, qu'une fonction sociale remonte d'autant plus haut dans le passé qu'elle est répandue sur une plus vaste étendue, celle du medicine-man pourrait bien être la plus ancienne de toutes. L'origine s'en perdrait dans les ténèbres de la préhistoire.
À vrai dire, est-ce bien une fonction ? Ce terme se prête à l'étude de nos institu­tions ; il convient peut-être moins à celle des « primitives ». En fait, le medicine-man inspire des sentiments mêlés de confiance et de crainte, une sorte de respect et aussi d'éloignement. Il ne jouit pas d'un traitement de faveur. Il mène la même vie que les autres. Ils ne se croient pas tenus de lui fournir de quoi vivre, à lui et aux siens. Sa qualité ne lui assure pas d'autorité permanente. Là où il n'y a pas de chef, il n'en tient pas lieu ; les décisions sont prises en général par les anciens. Si la tribu a un chef, c'est le plus souvent une autre personne que le medicine-man. Elle n'en dépend pas, bien que souvent elle soit obligée de compter avec lui. D'autre part, le medicine-man est indispensable; la tribu ne pourrait se passer de ses services. Que surviennent des circonstances critiques, lui seul est capable de discerner et de prescrire ce que le salut commun exige de faire ou d'éviter. Tout ce qui arrive d'inquiétant est aussitôt rapporté à l'action de puissances surnaturelles. Comment parer à la menace ? A défaut de prise directe sur elles, il faut au moins avoir accès à leur monde, et pouvoir les toucher. Lorsqu'un danger que l'on ne sait pas écarter révèle leur présence, il est nécessaire qu'un membre au moins de la tribu se soit élevé au-dessus de la condition humaine. Le sachant capable d'entrer en relation avec elles, on se sent protégé, dirigé. On ne perd pas courage. Dans un corps social où la mentalité primitive prédomine, le medicine-man est un organe vital.
Pendant une assez longue période de l'année, certaines tribus eskimo ne vivent que de la chasse aux phoques. Nourriture, vêtements, chaleur, lumière, tout leur est fourni par ces animaux. Deviennent-ils rares, le danger est grave. S'ils disparaissent, la famine et la mort par le froid sont inévitables. Or, que les animaux marins, en particulier les phoques, se montrent à l'accoutumée, ou que, au contraire, on n'en rencontre plus, un mythe très répandu enseigne que cela dépend de Sedna, sorte de déesse qui vit au fond de l'océan. Sa volonté peut les y retenir prisonniers. Si donc les chasseurs, jour après jour, rentrent désespérés sans avoir aperçu de phoques, sûrement c'est Sedna, irritée, qui en est cause. Comment savoir ce qui a provoqué sa colère, comment l'apaiser, avant qu'il soit trop tard ? Le seul espoir que l'on ait encore est dans la clairvoyance et le savoir-faire du shaman. Une enquête mystique, dont Rasmussen a relaté le détail, lui apprend que Sedna a été gravement offensée par la violation, restée secrète, d'un tabou. Pour se dérober à des cérémonies coûteuses, et à des rites de purification longs et pénibles, une femme a dissimulé une fausse couche. L'effroyable souillure s'est répandue sur tout le groupe. Dès lors les chasseurs conta­minés n'avaient plus aucune chance de rencontrer des phoques (fait que le mythe attribue à la colère de Sedna qui ne les laisse pas quitter le fond de l'océan). Sur les instances du shaman, la coupable avoue. Sa confession va permettre d'arrêter les conséquences de sa faute. Le shaman plonge alors dans l'océan, descend jusqu'à la demeure, de Sedna, et finit par obtenir d'elle qu'elle rende la liberté aux animaux marins. De nouveau les phoques se montrent aux chasseurs, consentent à se laisser approcher et tuer.
Qu'est-ce qui a permis au shaman de sauver la tribu ? - Grâce à son intimité avec le monde invisible, il possède les « yeux supplémentaires » dont parle l'indigène de Sierra-Leone. Il voit ce qui est caché. La femme avait fait une fausse couche clan­destine; il a pénétré son secret, elle a dû avouer. D'autre part, il jouit de la faculté de se dédoubler, c'est-à-dire de la bi-présence. Sans que son corps quitte la maison où la séance a lieu, il s'est rendu près de Sedna, au fond de l'océan. Une fois de retour, il raconte comment il est allé plaider sa cause et comment il l'a gagnée. Personne, parmi les assistants, ne semble suspecter sa véracité.
Sans doute il lui a fallu supplier et fléchir Sedna. Cependant ses démarches n'impliquent pas qu'elle soit une divinité. Le mythe la présente simplement comme la « Mère des animaux marins ». Elle n'est pas l'objet d'un culte. Les chasseurs dans la détresse ne se tournent pas vers elle ; il n'est question ni d'offrandes, ni de sacrifices. C'est grâce au pouvoir qu'il possède en sa qualité de surhomme que le shaman a réussi. Partout où il ne s'est pas établi de religion proprement dite, avec un culte organisé, l'activité du medicine-man présente ce même caractère. Qu'il s'agisse de faire tomber ou cesser la pluie, d'assurer le succès d'une expédition de chasse, de pêche ou de guerre, de mettre fin à une épidémie, d'obtenir une récolte abondante, de démasquer les sorciers, etc., le medicine-man prié, et parfois sommé, d'agir emploie des charmes et recourt à des opérations magiques. Leur puissance, jointe à celle dont sa propre personne es douée, l'emportera, s'il se peut, sur les forces invisibles hostiles dont on redoute l'action. On ne le voit pas s'adresser à un ou plusieurs êtres divins, auprès de qui il serait le représentant de la tribu, et comme un intermédiaire qualifié pour en présenter les vœux et en faire agréer les prières.
Le medicine-man, dans ces sociétés très archaïques, n'est donc pas plus près du prêtre qu'il ne l'est du médecin, en dépit de son nom. Devenu « plus qu'homme », du fait de son initiation, il n'est pas désarmé comme les autres quand il faut lutter contre les puissances invisibles dont les primitifs se sentent entourés de toutes parts, et qui les tiennent à leur merci. S'il peut se mesurer avec elles, si ses opérations magiques sont efficaces, c'est que son expérience mystique est plus riche, plus ample que celle du commun, et qu'il en a la libre disposition. De là, les pouvoirs surhumains que tous lui reconnaissent, et auxquels il croit tout le premier.
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